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Le premier film anticolonialiste français

Afrique 50 de René Vautier

Longtemps interdit le film est dorénavant visible sur internet

Afrique 50 commence comme un documentaire de « Connaissance du monde », un de ces petits films qui tournaient dans les cinémas pour les enfants des écoles. Un film ethnologique comme il y en avait tant à l’époque. (...)

A voir: La vidéo sur Daily Motion (grand format)

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Pourtant, jamais les élèves de la métropole ne l’ont vu. Afrique 50 est un documentaire semi-clandestin, interdit d’écran, pour n’avoir pas répondu aux règles du décret de 1934, signé du ministre des Colonies de l’époque, Pierre Laval.

(...) Dans un livre de mémoires paru en 1998 [1] René Vautier raconte l’extraordinaire saga d’Afrique 50, sa première œuvre. Jeune diplômé de l’IDHEC, il part en Côte d’Ivoire tourner des images pour le compte de la Ligue de l’enseignement, destinées aux élèves des lycées et collèges de France, afin de montrer comment vivent les villageois d’Afrique occidentale française. Dès son arrivée, Vautier tourne tout naturellement sa caméra 16 mm vers des galériens noirs qui manœuvraient à bras les énormes vannes d’une écluse du barrage de Markala-Sansanding. Il demande à un ingénieur - blanc, bien sûr ! - pourquoi le fonctionnement des vannes de ce barrage, qui fournissait de l’électricité dans toute la région, n’était pas électrifié. Celui-ci répond en riant : les nègres coûtent moins cher !

Vautier s’insurge, les ennuis commencent. Il rompt immédiatement avec la délégation menée par les représentants du gouverneur et part seul tourner le film qu’on lui avait commandé – « la vie du paysannat africain » – au nez et à la barbe de la gendarmerie coloniale qui le recherche dans toute l’Afrique de l’Ouest.

Au terme d’un périple de plusieurs mois, il réussira, grâce à la solidarité d’Africains [2] et, en France, de pêcheurs bretons, de juges et de douaniers, à rapatrier les bobines du film.

C’est enfin par un subterfuge à la caserne de gendarmerie de Reuilly à Paris qu’il sauvegardera un quart des pellicules. En 1951, Vautier est condamné à un an de prison par le tribunal de Bobo-Dioulasso, sous le motif de treize inculpations. (source : www.humanité.fr)


Afrique 50, premier film réalisé par René Vautier, alors âgé de 21 ans, et premier film anticolonialiste français :

 René Vautier :

René Vautier est un réalisateur et scénariste français - l’archétype du cinéaste engagé, inventeur du « cinéma d’intervention sociale ». Il est né le 15 janvier 1928 à Camaret-sur-Mer, Finistère en Bretagne, d’un père ouvrier d’usine et d’une mère institutrice.

Il mène sa première activité militante au sein de la Résistance en 1943, alors qu’il est âgé de 15 ans, ce qui lui vaut plusieurs décorations : Il est décoré de la Croix de guerre à 16 ans, responsable du groupe « jeunes » du clan René Madec, cité à l’Ordre de la Nation par le général Charles de Gaulle pour faits de Résistance (1944).

Après des études secondaires au lycée de Quimper, il est diplômé de l’IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques) en 1948, section réalisation. En 1950, la réalisation du court-métrage Afrique 50, premier film anticolonialiste français, chef d’œuvre du cinéma engagé, qui lui vaut 13 inculpations et une condamnation de prison. Il est condamné en violation du décret Pierre Laval (Ministre des colonies) de 1934 et est mis en prison militaire à Saint-Maixent, puis à Niederlahnstein en zone française d’occupation allemande. Il sort en juin 1952.

Afrique 50 reçoit la médaille d’or au festival de Varsovie. Engagé en Afrique sur divers tournages, il rejoint le maquis algérien. Directeur du Centre Audiovisuel d’Alger (de 1961 à 1965), il y est aussi secrétaire général des Cinémas Populaires.

De retour en France, il fonde en 1970 l’Unité de Production Cinématographique Bretagne (UPCB) dans la perspective de « filmer au pays ». En 1973, il entame une grève de la faim de 31 jours pour protester contre la censure politique vis-à-vis du cinéma. Il sera soutenu par Claude Sautet, Alain Resnais et Robert Enrico. En 1974 il reçoit un hommage spécial du jury du Film antiraciste pour l’ensemble de son œuvre. Il fonde en 1984 une société de production indépendante : « Images sans chaînes ».

Il s’est toujours efforcé de mettre "l’image et le son à disposition de ceux à qui les pouvoirs établis les refusent", pour montrer "ce que sont les gens et ce qu’ils souhaitent". Comme Jean-Luc Godard, qu’il a croisé lors de la constitution des Groupes Medvedkine en 1968, le seul collectif cinéastes-ouvriers de l’histoire du cinéma, René Vautier est un des très rares cinéastes à développer une théorie en acte de l’image.

En janvier 1973, il commence une grève de la faim, exigeant « (…) la suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques ». René Vautier aura raison de la commission ; la loi est modifiée ! (source : Wikipédia)

 Interview de René Vautier :

EXTRAITS (Inteview intégrale par Par Arno Guillou, Delphine Descaves, Lise Pinoit sur le site de L’Oeil électrique

Comment s’est fait le passage entre la Résistance et la lutte contre le colonialisme ?

Progressivement. Alors que j’étais encore à l’IDHEC, l’Institut Des Hautes Etudes Cinématographiques, j’ai filmé des conflits, d’abord des manifestations d’étudiants contre le racisme. J’avais eu l’autorisation de tournage par la préfecture de police ; à l’IDHEC, on m’a ensuite dit que j’aurais un brassard qui me permettrait de filmer au milieu de la police. Là, j’ai entendu, dans cette curieuse police parisienne qui avait déjà envoyé des Juifs dans les Camps de concentration, des policiers se dire entre eux, 4 ans après la fin de la guerre : "Regarde le petit bicot en face, tu vas voir comment que je vais l’arranger quand on va charger… Et le viêt, à côté… Et le négro, là, je vais lui faire son affaire…" Alors j’ai enlevé le brassard, je l’ai balancé aux policiers, et je suis passé en face… Et je suis resté en face, jusqu’à maintenant en fait. En chargeant, les policiers m’ont assimilé aux bicots-négros-viêts, ils m’ont démis le bras et cassé la caméra. Lorsque je suis rentré à l’IDHEC, on m’a dit que je n’étais pas allé là-bas pour me faire casser la caméra, mais uniquement pour filmer. Le plus important était de filmer. Mais moi je pensais que le plus important était de refléter les choses sous-jacentes à la réalité qu’on filmait.

Après, vous avez tout le temps filmé de cette manière ?

Je me suis retrouvé peu après à filmer la grande grève des mineurs de 1948. Au départ, on tournait un documentaire sur les enfants. Toute la région des mines, le Nord, avait été classée en état de siège. Le droit de manifestation étant interdit, l’armée occupait tous les alentours des puits de mines. Une campagne avait eu lieu pour que les enfants de mineurs soient pris en charge ailleurs, afin de ne pas les mêler à la lutte. Mais peu à peu notre film s’est étendu aux mineurs eux-mêmes, qui manifestaient pour la reconnaissance de leur droit au travail. Quand je suis retourné à l’IDHEC, on m’a rendu mes papiers, confisqués par le Ministère de l’Intérieur, qui demandait une sanction contre moi.

Le film pouvait-il être diffusé ?

Justement, les syndicats pouvant diffuser le film sans demander une autorisation à quiconque, un décret a été émis, que nous avions baptisé décret Jules Moch, du nom du Ministre de l’Intérieur de l’époque. Mais ce n’était pas son vrai nom : en réalité il s’agissait un décret rédigé par le secrétaire d’Etat chargé de l’appliquer, qui s’occupait des questions d’information auprès de la présidence du conseil ; il s’appelait François Mitterrand… Il venait de créer le visa non commercial, c’est-à-dire qu’il fallait avoir une autorisation gouvernementale pour diffuser des films même hors du secteur commercial. C’était enlever aux syndicats la possibilité de se servir de l’image.

Ce décret est-il toujours en place ?

Non. Il a été progressivement abandonné mais quand même longtemps appliqué. C’est entre autres contre ce décret que j’ai été amené à faire une grève de la faim en 1973. On a alors obtenu, sur le plan non commercial, mais aussi commercial, que la commission de censure puisse demander des coupures dans un film en fonction de critères, alors qu’avant, c’était le seul tribunal en France qui n’avait pas à dire pourquoi il condamnait. Les critères étaient pornographie et violence. Mais très peu de temps après, on s’est aperçu de la prédominance de la télévision sur tout ce qui se faisait sur le plan du cinéma. Et maintenant, il est vrai que la censure cinéma fonctionne très rarement ; mais par exemple l’année dernière, sur 150 films réalisés en France, il n’y en a pas 3 qui se sont faits sans l’accord préalable d’une chaîne de télévision. Autrement dit, aujourd’hui pour faire un film il faut avoir l’accord de diffusion d’une chaîne de télévision et leurs responsables ne sont absolument pas tenus de dire pourquoi ils sont d’accord ou pas. Il doit y avoir 6 personnes qui détiennent toutes les chaînes de télé... et qui s’entendent parfaitement entre elles pour ne pas dire certaines choses. Je crois qu’il y a une nécessité de montrer ces connivences. Et certains le font : des jeunes ont monté une chaîne pirate Ondes sans frontières, exactement comme ça se pratiquait avec les radios pirates. Bon, ensuite c’est devenu les radios libres, et maintenant c’est entièrement repris en main par le secteur contrôlé par le fric.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce que vous avez réalisé concernant le colonialisme, aussi bien Afrique 50 sur l’Afrique noire que Avoir 20 ans dans les Aurès sur la guerre d’Algérie ?

Je crois qu’en fonction même des gens qui ont combattu ces films, qui ont tout fait pour que personne ne puisse les voir, ils ont eu une utilité. Sinon on ne se serait pas tant acharné contre eux. Pour Afrique 50, j’ai cette lettre de 1997 du Ministère des Affaires étrangères disant : "On vous offre une copie du film, interdit il y a 46 ans, qui vous a valu un an de prison à cette époque, et diffusé maintenant dans plus de 50 pays étrangers, sous l’égide de notre ministère. Une commission a décrété qu’il était utile pour le prestige de la France de montrer, par ce film, que dans les années 50, il existait dans notre pays un sentiment anticolonialiste prononcé."

Ce sentiment existait-il réellement ?

Oui. J’ai un article de journal datant de 1950 qui raconte la première projection d’Afrique 50 avec l’appui des jeunes issus des mouvements de Résistance. Ils se sont regroupés pour voir le film et assurer sa diffusion. Il a d’ailleurs été diffusé par de très vastes mouvements de jeunes, même lorsqu’il était interdit, même lorsque j’ai été condamné pour l’avoir fait. Ils n’admettaient pas que je n’avais pas le droit de dire ce que je pensais de la censure. Cependant, pour Afrique 50, la première projection officielle en France a eu lieu à Cannes sous l’égide du comité France-Liberté dirigé par Danièle Mitterrand, mais c’était dans les années 90. Voilà le cheminement, ce film n’a jamais été inutile. Il montrait la possibilité d’utiliser le cinéma comme arme pas seulement pour le pouvoir, mais aussi contre le pouvoir. Il a d’ailleurs engendré des cinéastes africains. En France, à l’époque du tournage, et jusqu’en 1966 on enseignait la supériorité de l’homme blanc, qui propose le progrès à travers le monde et les bienfaits de la colonisation. Enclencher la bataille sur ce plan-là, c’était donner des armes aux gens qui préparaient les indépendances.

Sans se restreindre à la dénonciation du colonialisme, existait-il auparavant des réalisateurs qui utilisaient le cinéma de manière sociale ?

Un très grand exemple, c’est Joris Ivens, un Hollandais, dans les années 1935-1950. Il a filmé des images de la Longue marche avec Mao, il a tourné sur la guerre d’Espagne, il a réalisé un film sur la construction des digues aux Pays-Bas pour regagner du terrain sur la mer, et pour ensemencer ce terrain. Il a montré que le blé qu’on faisait pousser là-dessus était jeté à la mer afin que les cours du blé ne dégringolent pas ; c’était dans des périodes où le capitalisme cherchait comment utiliser au mieux les ressources pour obtenir le plus de bénéfices et pas du tout pour satisfaire le plus de gens possible. Ce film était assez extraordinaire.

Et en France ?

En France, nous avions Jean Loth, devenu directeur de l’IDHEC quand j’y étais, ainsi qu’Alain Resnais et Chris Marker, qui, deux ans après Afrique 50, ont réalisé un documentaire intitulé Les statues meurent aussi. André Malraux a également réalisé un film sur la guerre d’Espagne, mélangeant des images réelles et un scénario, mais qui n’est sorti qu’après la guerre, c’est-à-dire qu’il n’a pas servi comme instrument pendant la guerre d’Espagne. Il n’a été utilisé qu’à partir de 1945-46.

Vous saviez que vous étiez "pionnier" quand vous tourniez Afrique 50 ?

Non, pas du tout ! J’ai découvert que j’avais fait quelque chose d’utile à partir du moment où on a commencé à vouloir me l’interdire.

Pour ce film et d’autres, à chaque fois que vous les commenciez, vous saviez que, vu le sujet, vous n’obtiendriez jamais les visas d’exploitation et donc de diffusion ! ?a ne vous gênait pas ?

Mais je suis parti tourner Afrique 50 pour la Ligue de l’enseignement ! C’était un film qui était destiné à la diffusion dans les lycées et collèges de France et de Navarre sous l’égide de cette ligue qui passait pour un organisme assez à gauche. Ils voulaient que je fasse un film pour montrer la vie réelle des paysans en Afrique, ce que j’ai fait. Mais j’ai été appelé par la police pour reconnaître l’avoir tourné sans autorisation du gouverneur. Ils l’avaient fait développer et j’ai donc vu tout ce que j’avais réalisé. Je n’ai pu voler que le quart de mon film après ce visionnage et c’est avec ça qu’Afrique 50 a été monté.

Afrique 50 est encore d’actualité. Tout ce que vous y dénoncez, comme l’exploitation des Africains et de leurs ressources par des grandes compagnies, existe toujours, c’est maintenant Elf et d’autres…

Aujourd’hui le film est ressorti en cassette et est diffusé par tous les gens qui s’occupent des sans-papiers. Parce qu’en un demi-siècle, on a foutu en l’air toutes les économies africaines. Et là on était en train de tourner un autre film sur un gros point d’eau en Mauritanie, situé sur la route des caravanes. Dans les années 70, des gars y ont trouvé de l’or et du cuivre. Une mine est donc montée, on engage des gens, et comme on a vraiment besoin d’eux, les prix montent. Si bien que tous les gens qui vivaient dans le coin abandonnent leur lieux de vie pour venir à la mine, pour toucher le salaire. Le patelin passe à 5 000, puis 10 000 habitants. Seulement, pour faire fonctionner la mine, il faut puiser de la flotte, et ceux qui restent encore autour du lac doivent fuir car le niveau baisse. En revanche, la mine fait monter des conduites d’eau pour irriguer les terrains des cadres européens qui viennent s’installer. Et puis le cours du cuivre baisse, à Johannesburg, à Tokyo… On ferme la mine ! Il y avait des milliers de gars qui bossaient là ! Ils retournent chez eux, autour du lac, mais le sable a tout recouvert. Alors ils partent chercher du boulot ailleurs. Les femmes continuent à vivre dans le patelin avec leurs gosses. Elles peuvent même habiter les maisons des cadres à une condition : c’est qu’elles les entretiennent, qu’elles balayent le sable qui recouvre progressivement la ville. Mais entre temps, on a arrêté le film parce qu’on le tournait avec le comité de jumelage de Sevran, et il y a eu un changement aux dernières élections municipales : la droite est passée. Le nouveau patron des activités municipales a complètement saboté le comité de jumelage en disant qu’il ne voulait pas qu’on raconte une histoire de ce genre.

Qu’est-ce que ça vous a fait de revenir sur place, 50 ans après Afrique 50, de refilmer cette exploitation, de voir que c’est toujours pareil ?

Maintenant il faut se battre contre le néocolonialisme, mais aussi expliquer que quand des gens viennent chercher du travail en France, c’est notre responsabilité qui est engagée par ce qui s’est passé chez eux, par ce qui se passe chez eux.

(...)


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AFRIQUE 50

Texte et réalisation de René Vautier

Musique de Keita Fodela

Production : René Vautier, France, 1949-1950, noir et blanc, 17 minutes.

A lire :

Afrique 50 - René Vautier, Les Cahiers de Paris Expérimental, n°3, 2001. (commentaires sur le film)

René Vautier, Caméra citoyenne - Mémoires, Apogée, 1998.








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